Pourquoi j’arrête le métier de DRH ?

Publié le 5 juin 2020 par Bernard Bourdon

J’ai passé presque 20 années au sein de grands groupes internationaux d’abord comme responsable formation puis comme généraliste RH et enfin comme DRH. Comme n’importe quel métier, on ne choisit pas celui des Ressources Humaines par hasard. C’est un lieu commun mais l’écoute, l’empathie et une curiosité saine font partie des qualités indispensables pour exercer durablement ce métier.

Je le quitte aujourd’hui, plus amer que réjoui.

Parlons d’abord néanmoins de ce qui a fait mon plaisir durant beaucoup d’années dans ce métier : la matière humaine est sans limite et nous place à l’abri de la routine. Le changement est également devenu sans limite et sa permanence (autre lieu commun !) oblige à toujours repenser ses pratiques professionnelles. Les ressources humaines ont aussi dépassé depuis longtemps le strict champ des domaines habituels comme le recrutement, la paie, la gestion des carrières pour s’inviter dans les reflexions organisationnelles, les anticiper, accompagner leurs déclinaisons et leurs conséquences sur les métiers, les compétences, les outils …

C’est la fameuse notion de business partner appliquée aux RH ; le social qui se mêle à l’économique. Et c’est selon moi le loup qu’on a fait entrer dans la bergerie : depuis une bonne dizaine d’années, j’ai passé beaucoup plus de temps sur le suivi des budgets, sur l’optimisation de la masse salariale (pudique !), sur la gestion de l’attrition (encore plus pudique), sur les transformations défensives (aussi appelés les plans sociaux) qu’à connaître et à accompagner les équipes. Pourtant j’ai toujours travaillé pour des entreprises, côtées ou familiales, qui allaient bien et qui affichaient l’humain comme principal asset au fronton de leurs valeurs.

La dimension « gestionnaire » pour les Ressources Humaines a ainsi repris tout son sens. Le DRH a beau siégé au Codir, comment parler de stratégie lorsque la seule ambition en matière de RH pour toutes les entreprises que j’ai connues était de contenir le ratio masse salariale/chiffre d’affaires dans la fourchette basse ?

Pas de quartier et personne n’est épargné ! J’ai aussi pu appliquer cette cure d’austérité aux directions des ressources humaines. J’ai fait fondre les équipes et les budgets comme neige au soleil, au gré des externalisations et délocalisations dans des centres de service partagé.

Dans ce contexte, je me suis demandé il y a quelques années pourquoi le DRH continue de siéger au codir alors que les sujets People à l’agenda se réduisent à peu de chagrin et surtout pourquoi il continue à être plutôt bien payé ? Et bien, j’en suis venu à croire que c’est une sorte d’indemnisation comme contrepartie au fait de passer autant de temps avec les partenaires sociaux à la place du patron. Les réunions avec les représentants du personnel sont en France avant tout passage obligé, un préalable à toute réorganisation, changement de pratique. On y passe beaucoup de temps (enfin, les RH surtout) et le temps est de fait la seule arme véritable à disposition des élus et des organisations syndicales. Quitte à y passer du temps, autant que ca se passe bien et pourtant, les dés sont le plus souvent pipés : les avis ne sont que consultatifs, les négociations s’inscrivent dans le cadre d’un mandat de plus en plus cadenassé par la Direction des Groupes. Alors, forcément nos interlocuteurs s’arc-boutent et ceux qui au départ rejoignaient ces instances avec l’envie de changer les choses finissent aussi par penser d’abord à eux, à leurs avantages et à se protéger. De dialogue, il est de moins en moins en question.

Je lis partout que la crise COVID a remis les RH au centre du jeu. On a certes passé beaucoup de temps en codir et avec les managers à parler de télétravail, de prévention, de chômage partiel. Mais a-t-on vraiment parlé des salariés, de ce qu’ils ressentaient, de leurs idées et puis la crise passée, qu’est-ce que celà va changer ? Les entreprises ont découvert que le télétravail ne fonctionne pas si mal mais que surtout il va permettre de réduire la superficie des locaux professionnels et donc les loyers. En revanche, pas le temps de repenser les pratiques professionnelles qu’il a fallu reprendre l’activité au plus vite et comme avant. Pas de temps pour le blabla, le business d’abord.

C’est cette frustration depuis quelques années à vivre ce décalage entre les (fausses) ambitions affichées pour la fonction RH et un quotidien dévoré par l’opérationnalité et la superficialité qui m’a amené à prendre cette décision de quitter ce métier avant de définitivement devenir … aigri ? usé ? raté ?

Mais c’est aussi parce que j’aime les Ressources Humaines que j’ai décidé désormais de les enseigner et pas uniquement à des futurs professionnels des Ressources Humaines mais également à celles et ceux qui dans les entreprises assureront des responsabilités dans lesquelles forcément l’humain aura un rôle à jouer. Avec l’envie que peut-être les Ressources Humaines puissent retrouver une place un peu plus considérée dans le business au quotidien.